Embarquez en eau douce ! – L'Officiel du Canal du Midi

Embarquez en eau douce !

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Le canal du Midi -qui fête cette année son 350e anniversaire- et le canal latéral à la Garonne, son prolongement inauguré en 1856, constituent le canal des Deux Mers reliant l’Atlantique à la Méditerranée. De Castets-en-Dorthe, en Gironde, à Marseillan, dans l’Hérault, notre traversée estivale en huit étapes.

Le nuancier recense une cinquantaine de verts. Et tous semblent s’être donnés rendez-vous à l’écluse 53, ce matin. Vert impérial du canal avec, en contrebas, le véronèse de la Garonne à marée basse, au pied de son rempart d’arbres déclinant le reste de la palette… Dire le calme, d’emblée, pour qui découvre Castets-en-Dorthe au pied de son château. Ici ? C’est le terminus du canal latéral à la Garonne. Historiquement. Ou, a contrario, le point de départ de toute remontée dans le temps, de l’Atlantique vers le canal du Midi, la Méditerranée, semble vous dire le petit vent qui rebrousse le courant du dernier bief et vous invite à le suivre vers Toulouse, tandis que le fleuve, lui, continue à descendre vers Bordeaux, la Gironde, l’océan.
50 péniches par jour

«Il passait jusqu’à 50 péniches par jour», se souvient Jean-Louis Laheurte, 67 ans, pointant la maison éclusière devant chez lui où l’échelle des crues passées monte au-dessus du premier étage. Fils de marinier, lui était capitaine. Le métier, il l’avait appris avec son père sur le Montaigu, l’Alcyon, le Narval, entre les raffineries de l’étang de Berre et du Bec d’Ambès. Mais que ce soit pour remonter le canal du Midi ou le canal latéral, «on déchargeait toujours à Toulouse ou Marmande».
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En 1967, il a passé le permis bateau, il n’avait pas 20 ans. «Trois jours après l’armée, on m’a confié le Bacchus, j’ai commencé dans le pinard», sourit-il. Ni Graves ni Entre-deux-mers dont les vignes encerclent son Castets sur les deux rives… Mais des vins du Languedoc jusqu’à 145 t dans la citerne émaillée, «je chargeais à Sallèle d’Aude et on faisait le coupage à bord avec les vins d’Algérie pour livrer chez Castelvin à Bordeaux.» L’odeur à vomir de la vinasse lorsqu’il fallait ensuite nettoyer les cuves, Jean-Louis ne l’a jamais oubliée. «Pendant des années, je n’ai pas pu boire un verre de vin», confesse-t-il.

N’empêche. Pour rien au monde, il n’aurait changé. «Marinier, c’est la liberté. Plus qu’un métier, un mode de vie. Et puis sur la péniche pas de loyer, pas de chauffage, pas d’électricité à payer et on gagnait bien». Au bout de deux ans, il a acheté son premier bateau, «L’Alzau, un 30 mètres pour aller partout, les écluses du canal du Midi étant à ce gabarit tandis que le latéral est au «Freycinet», à 38,50 m». Il s’est marié «avec Evelyne, une fille de mariniers». Ils ont eu Céline. De Marmande, Grisolles, Baziège jusqu’à Sète ou Port-la-Nouvelle : les céréales. De Bordeaux à Arles, la pâte à papier ; la bauxite, la pyrite aussi vers Tonneins ou Toulouse… Entre L’Alzau et son successeur, le Karim, un 38 mètres belge, 19 ans ça a duré, marinier.
Le canal, c’est un village

«Le canal, c’était un village. On se connaissait tous d’un bout à l’autre.» Et en marge du fret payé à la tonne au kilomètre, «les petits trafics gentils» entretenaient les bonnes relations avec les éclusiers. «Un seau de pinard pour un poulet, du maïs pour des œufs, tout le monde y trouvait son compte», cligne Jean-Louis. Plus que du beurre dans les épinards, ça mettait de l’huile dans les horaires… «L’été, les écluses fermaient à 19 h 30 et rouvraient à 6 h 30 le matin. Si tu ratais l’heure, tu pouvais perdre une demi-journée pour la marée, quand le type était bien, il t’attendait un peu». Et puis un jour, sur le canal, ils se sont comptés. «D’une centaine à mes débuts, on était plus que cinq ou six». C’était en 1992. Il a arrêté…

Ce qui a tué la batellerie ? «Faire des écluses en 38 mètres sur le latéral et laisser à 30 mètres celles du canal du Midi parce qu’elles étaient classées, ça a créé une rupture entre les deux canaux à Toulouse sinon, d’ici, on aurait pu aller jusqu’en Belgique avec des péniches à 300 tonnes. Et puis il y a eu l’autoroute, aussi…», estime-t-il. Du canal à la Garonne, il est passé pêcheur professionnel. Une autre espèce en voie de disparition vu l’état du fleuve. Aujourd’hui retraité, il ne fait plus qu’un peu d’anguille, de lamproie et de «gate», l’alose feinte, pour les bocaux d’Evelyne. Dans ses yeux regardant l’abandon du parapet à l’entrée du canal, les arbustes descellant les pierres de taille autrefois immaculées, la nostalgie dit le reste.

Marée haute. Deux bateaux descendent vers Bordeaux, un remonte vers le port de Castets, havre de paix. L’éclusier commande les ouvertures et fermetures des lourds vantaux. Vider pour rallier la Garonne. Remplir pour monter au canal latéral… «Il passe environ 1 000 bateaux par an dont 200 en escale», jauge Bruno Chanal, le capitaine du port, derrière l’écluse 52. Mais plus de péniche de transport, à part Le Tourmente de Sam, de temps en temps… «PrPresque exclusivement du privé, car il n’y a pas de location ici. J’ai aussi des gens amarrés à l’année», précise-t-il. De passage, L’Elisabeth est à quai, superbe. «Un haguenaar de 1908, bateau de cabotage hollandais fluvio-maritime», précise François, son patron. Avec sa femme Dominique ils ont passé l’hiver à Montauban, réparé à Toulouse et remontent vers la Bretagne via Bordeaux. Avant ? Il était prof, elle, assistante de direction. «Mais on a fait ce choix de vie il y a huit ans». Un grand sourire. «Les gens à terre ont une montre. Nous, on a le temps».
Pierre Challier
la depeche du midi

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